Plongée aux Canaries avec les oublié.e.s de la migration 

Bateaux abandonnés (pateras et cayucos), utilisés pour le voyage migratoire, au quai d’Arguineguín à Grande Canarie ©SaraPrestianni

Ce vendredi 18 décembre 2020, cela fera 20 ans que les Nations Unies ont instauré la Journée internationale des migrant.e.s, commémorant l’adoption, en 1990, d’une Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille. Cela fait donc 30 ans que des États Membres de l’Union européenne (UE) continuent d’ignorer ce texte qui entend seulement reconnaître que tous les migrant.e.s ont droit à une protection égale de tous leurs droits fondamentaux. 

Migrant.e.s, y compris des femmes et des enfants, débarquant au quai d’Arguineguín à Grande Canarie le 5 décembre 2020 ©SaraPrestianni

L’enfermement loin des regards 

 

Les migrant.e.s sont ensuite transféré.e.s dans le camp militaire de ‘Barranco Seco transformé en  « Centre d’accueil temporaire » (CATE Centro de Atención Temporal de Extranjeros). Ce camp est situé dans un endroit isolé, caché et difficile à rejoindre puisqu’à 10km du centre de la capitale, Las Palmas, il semble avoir été placé pour échapper au regard de la presse et de la société civile. Le droit de regard a d’ailleurs été refusé aux membres des parlements nationaux et européens qui, le 4 décembre 2020, ont souhaité y accéder et se sont vu interdire l’entrée alors que leur statut les habilite à visiter tout lieu de détention situé sur le sol européen.  

 

Frontex, la Croix-Rouge espagnole et les autorités policières effectuent des contrôles au quai d’Arguineguín à Grande Canarie ©ElenaBizzi

Cette procédure, déjà en place aux îles Canaries et inspirée des modèles grecs (camp de Moria notamment) et italiens (camps de Lampedusa), apparaît bien comme l’aperçu de la vision sécuritaire des camps de « pre-screening » que l’Union européenne souhaite appliquer dans le cadre de son nouveau Pacte sur la Migration et l’Asile.   

  

Un avenir d’incertitude 

 

Passé ce temps, la seule sortie possible des migrant.e.s se fait presque systématiquement avec un document administratif rédigé en espagnol une langue pas toujours comprises par les intéressé.e.s leur signifiant leur expulsion prochaine. Ils.elles sont ensuite dirigé.e.s vers des centres d’accueil d’urgence gérés principalement par la Croix Rouge , en fait des hôtels vides dispersés dans les îles, pour être placé.e.s en quarantaine pendant deux semaines.  

Migrant.e.s transférés du quai d’Arguineguín au camp militaire de Barranco Seco ©SaraPrestianni

L’État espagnol n’effectue pas, officiellement, de transferts vers la péninsule. Mais force est de constater qu’il laisse partir ceux qui ont un passeport, même s’il.elles font l’objet d’un ordre d’expulsion. Les rares qui arrivent à obtenir un laissez-passer sont également autorisé.e.s à partir. 

Depuis novembre 2020, 80% des arrivées aux Canaries concernent des citoyen.ne.s marocain.e.s. Ces dernier.e.s, sils.elles arrivent avec un passeport et ont assez d’argent pour financer leur transfer peuvent quitter assez rapidement l’île.  Pour les autres, les sans-passeports et sans-le-sou c’est-à-dire les plus vulnérables qui viennent généralement du Sénégal et du Mali, ne reste que la possibilité de demeurer sur l’île sans perspective. A la mi-décembre ils étaient près de 10.000 dont 2.000 mineur.e.s.  

Procédures d’identification et de contrôle au CATE de Barranco Seco ©ElenaBizzi

Ce 18 décembre 2020, nul ne peut plus ignorer qu’en Europe, ce sont moins les droits des migrant.e.s que la protection des frontières qui prime. Pour en témoigner, EuroMed Droits publie aujourd’hui un reportage photographique issu d’une mission récente aux îles Canaries. 

 

Les Canaries, premier accès à l’Europe pour

nombre d’Africains 

 

Depuis août 2020, plus de 21.000 personnes ont débarqué, sur ces rivages lointains de l’Union Européenne. Début décembre 2020, léquipe d’EuroMed Droits en charge de cette mission a assisté à une opération de secours et de débarquement au port d’Arguinéguin, sur l’île de Grande Canarie : 130 personnes dont des femmes et des enfants sont venu.e.s rejoindre les centaines de personnes présentes depuis plusieurs mois sur cette même île. 

Depuis la très récente fermeture du camp d’Arguinéguin, la procédure désormais en place à leur arrivée dans le port prévoit une première identification à même le quai par l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex) et un diagnostic médical par la Croix-Rouge espagnole.   

 

Un enfant débarqué au quai d’Arguineguín à Grande Canarie ©ElenaBizzi

Plus de 800 personnes sont actuellement parquées àBarranco Seco. Les risques liés aux effets de surpopulation, notamment la contamination à la COVID-19, sont très élevés dans ce camp dont les conditions s’apparentent plus à une prison qu’à un centre d’accueil. Théoriquement, les informations sur les possibilités d’accéder au droit d’asile sont données aux migrant.e.s dès leur arrivée ; mais rien n’a permis de le vérifier. 

En principe, dans ce camp, les migrant.e.s  sont censé.e.s ne pas rester plus de 72 heures. Pendant cette période, l’Agence Frontex aide la police espagnole dans les procédures de contrôle d’identité (identification, prise d’empreintes, screening et débriefing avec leurs homologues espagnols).

 

Migrant.e.s subissant une première identification et des contrôles médicaux au quai d’Arguineguín à Grande Canarie ©SaraPrestianni

 

En raison des pressions locales et du mécontentement d’une partie de la population canarienne, le gouvernement espagnol a décidé de ne plus utiliser les hôtels à partir du 1er Janvier 2020 et d’habiliter six camps, actuellement en construction dans trois des îles Canariennes, qui devraient atteindre une capacité de 7.000 personnes. Ces camps, financés en partie par le fonds asile et migration de l’UE, devraient se situer dans des endroits périphériques et isolés, principalement dans des casernes ou campements militaires sur les sites de Canarias50 à la Grande Canarie et de Las Raices à Fuerteventura.  

Après leur quarantaine les migrant.e.s sont donc libres de rester ou de quitter leur hôtel, mais en tous cas ils.elles seront obligé.e.s de le faire à partir de janvier 2021 quand ils.elles seront automatiquement transféré.e.s dans les nouveaux camps en construction. S’ils ont fait une demande d’asile, ils seront transféré.e.s vers des centres d’accueil gérés par des associations locales.

Migrants détenus dans le CATE (Centro de Atención Temporal de Extranjeros) construit dans le camp militaire de Barranco Seco ©ElenaBizzi

Le chantage aux pays de départ 

 

Depuis le début de cette augmentation des arrivées aux Canaries, la réponse de l’UE et de l’Espagne a été de faire pression sur les pays de départs et d’origine pour tenter d’augmenter les retours. C’est le cas de la Mauritanie qui, du coup, accepte non seulement le retour des citoyen.ne.s Mauritanien.ne.s mais également de celles et ceux qui sont parti.e.s des rivages mauritaniens. Des discussions similaires sont en cours avec le Sénégal. 

C’est surtout l’objet des discussions menées avec le Maroc pour qui l’UE menace de bloquer la délivrance de visas, réduisant ainsi davantage les voies légales d’accès au territoire européen.  

Les formes et l’intensité de ce « chantage » prenant pour cible les Canaries apparaissent bien comme un « galop d’essai » voire un test in vivo du Pacte européen sur la migration et l’asile et son objectif de développer une conditionnalité négative retour/visa.  D’un autre coté, à l’image de ce que l’on a pu observer avec la Tunisie en août 2020 et la Turquie en mars de cette même année,  le Maroc n’hésite pas à instrumentaliser ces départs d’émigrants pour tenter de mieux négocier avec l’UE des dossiers géopolitiques et économiques.  

L’un des nouveaux camps construits à l’école de León, dans le quartier d’El Lasso, à Las Palmas de Grande Canarie ©SaraPrestianni

Photographies : Sara Prestianni & Elena Bizzi