Ces dernières années, les « nouvelles technologies » sont devenues centrales dans le développement et l’évolution des systèmes de sécurité et de contrôle migratoire, tant au sein de l’Union européenne (UE) qu’à l’échelle mondiale. Cela concerne à la fois le contrôle et la traçabilité biométrique des corps, ainsi que le développement de technologies de profilage et de suivi des identités virtuelles, souvent liées à l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA). Dans ce contexte, des milliers de migrants ont perdu la vie lors de voyages dangereux vers l’Europe.
Nous ignorons la grande majorité de ces personnes. Cette incertitude plonge leurs proches dans les limbes, ignorant ce qu’il est advenu de leurs êtres chers.
Dans ce rapport, nous examinons les implications potentielles de l’application de nouvelles technologies dans le contexte spécifique des décès aux frontières : la recherche de migrants disparus le long des routes migratoires et l’identification médico-légale des corps de personnes décédées aux frontières. Ici, le déploiement de nouvelles technologies a des conséquences importantes pour les familles des personnes disparues qui cherchent des réponses auprès des autorités européennes concernant le destin de leurs proches et qui sont, en fin de compte, en quête de justice. À travers une recherche documentaire et 30 entretiens qualitatifs menés avec des experts médico-légaux, des représentants institutionnels, des organisations de la société civile, des spécialistes du droit et des membres de familles ou de communautés, nous avons pu cartographier et évaluer de manière critique ces nouvelles technologies dans la recherche des disparus et l’identification des migrants décédés.
Afin de mieux explorer l’usage de ces technologies dans l’identification et la recherche des personnes disparues ou décédées en migration, nous commençons par analyser le rôle des experts médico- légaux qui se situent à l’interface entre les attentes des familles et celles des institutions, ainsi que les approches qu’ils adoptent. Nous explorons différentes généalogies du champ de l’action médico- légale humanitaire, telles que le “modèle latino-américain”, le travail du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), la contre-expertise médico-légale (counter-forensics) et l’approche médico- légale menée par les citoyens. Nous soulignons que le développement émergent de technologies médico-légales basées sur l’IA, visant à localiser et identifier les migrants disparus ou décédés en Méditerranée, s’inscrit dans un enchevêtrement complexe entre le médico-légal, l’humanitaire et le politique.
Nous mettons en garde contre la focalisation exclusive sur les traces matérielles et l’identification médico-légale. Pareille focalisation risque d’occulter le contexte plus large des disparitions migratoires ainsi que le rôle et le pouvoir d’action des familles dans les recherches. De plus, le cas des migrants disparus en Méditerranée constitue un contexte unique, car la trace fondamentale nécessaire au travail médico-légal fait souvent défaut : le corps lui-même.
Nous examinons en détail les méthodologies mobilisant de nouvelles technologies et l’intelligence artificielle pour la recherche des disparus, telles que l’analyse des réseaux sociaux (CSNA) et le renseignement d’origine sources ouvertes (ROSO), ainsi que celles plus étroitement liées à l’identification médico-légale des personnes décédées, comme l’identification des victimes de catastrophes (DVI), l’ADN, les empreintes digitales, la reconnaissance faciale et les bases de données. Nous reconnaissons toutefois que la distinction entre recherche et identification n’est pas toujours possible ni utile.
Malgré l’attention considérable portée au potentiel de l’IA, ces technologies n’ont pas encore été largement adoptées. Leur application demeure fragmentée et localisée, principalement parce que l’expérimentation est limitée à un nombre restreint d’acteurs et de cas, avec très peu de collaboration entre les différentes parties prenantes.
Nous présentons ensuite les considérations éthiques essentielles entourant l’usage des nouvelles technologies dans le contexte des migrants disparus. Des réglementations et des principes directeurs sont indispensables pour atténuer les risques potentiels liés à l’usage de ces technologies, et les droits des familles des disparus doivent toujours être pris en compte.
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