Un mois après l’arrivée d’environ 72 000 personnes à Ceuta les 30 et 31 juillet 2026, près de 5 000 personnes, dont 1 200 mineur.e.s, restent bloquées dans l’enclave espagnole, dans des conditions extrêmement précaires. La crise humanitaire s’accompagne désormais d’une montée sans précédent des violences racistes et des discours xénophobes et islamophobes visant les personnes migrantes, sur place comme à l’échelle du continent. Face à l’aggravation de cette crise, EuroMed Droits exprime sa profonde inquiétude devant la montée alarmante des discours de haine, la polarisation croissante de la société et la multiplication des violences visant les personnes migrantes à Ceuta et en Europe.
La situation en Espagne s’inscrit dans une tendance européenne plus large. Dans son rapport annuel publié en mai 2026, la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance du Conseil de l’Europe, l’ECRI, alerte sur des niveaux inquiétants de discours de haine et sur leur banalisation croissante à travers l’Europe, particulièrement à l’encontre des personnes migrantes et réfugiées. Le rapport souligne également que ces discours, lorsqu’ils ne sont pas contestés, peuvent ouvrir la voie à la violence. Cette alerte fait écho à l’article 20(2), du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui impose aux États d’interdire par la loi tout appel à la haine nationale, raciale ou religieuse constituant une incitation à la discrimination, à l’hostilité ou à la violence.
Le 2 septembre, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté à Ceuta et dans de nombreuses villes et communes espagnoles. Ces rassemblements, soutenus par l’extrême droite et des groupuscules fascistes, ne visaient pas uniquement la gestion de la crise par le gouvernement de Pedro Sánchez: une partie des manifestant.e.s s’opposait directement à la présence des personnes migrantes et réclamait leur expulsion. Promus notamment par le Parti populaire et Vox, plusieurs rassemblements ont pris une dimension ouvertement xénophobe et islamophobe. Des slogans tels que « Dehors les envahisseurs », « Les envahisseurs chez eux » ou encore « L’Espagne est chrétienne, pas musulmane » y ont été scandés, tandis que des contre-manifestations dénonçaient les violences racistes et islamophobes. Les autorités ont recensé environ 50 000 manifestant.e.s à Madrid, 20 000 à Ceuta et 25 000 à Valence. À Madrid, plusieurs centaines de personnes ont poursuivi leur marche vers le Congrès après la fin du rassemblement. La police a utilisé des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc ; quatre manifestant.e.s, dont deux mineur.e.s, ont été interpellé.e.s et quatre policier.e.s ont été blessé.e.s.
Cette mobilisation intervient après plusieurs semaines de violences à Ceuta. Des enquêtes journalistiques et des organisations de défense des droits humains ont documenté des poursuites et agressions visant des personnes migrantes, des attaques contre des habitant.e.s musulman.e.s, des intimidations contre des journalistes, ainsi que la destruction et l’incendie de campements et d’effets personnels.
Des groupes organisés auraient utilisé des messageries privées pour localiser les personnes migrantes, coordonner des « raids » et appeler au boycott des commerces leur fournissant de l’eau, de la nourriture ou un accès à l’électricité. L’aide humanitaire a également été visée: le 27 août, des manifestant.e.s ont tenté de bloquer une livraison de nourriture de la Croix-Rouge, tandis que des associations, des bénévoles et des commerces solidaires ont subi des menaces, conduisant certaines organisations à réduire leurs activités.
Ces violences sont alimentées par une campagne massive de haine et de désinformation en ligne. L’Observatoire espagnol du racisme et de la xénophobie a détecté 9 590 publications haineuses pendant les seules journées des 30 et 31 juillet. Parmi les contenus analysés, 40 % employaient des représentations déshumanisantes, 60 % un langage explicitement agressif, 15 % appelaient à l’expulsion et 4 % incitaient à la violence. Les personnes originaires d’Afrique du Nord étaient visées dans 68 % des contenus recensés. Des vidéos tournées en Turquie, au Maroc, en France ou en Colombie ont par ailleurs été présentées comme des images de violences commises à Ceuta afin de dépeindre les personnes migrantes comme des « envahisseurs ».
Les événements de Ceuta ne sont pas isolés. Le 13 juin 2026, plusieurs milliers de personnes ont participé à Rome à une marche en faveur de la « remigration ». Luca Marsella, porte-parole du mouvement néofasciste CasaPound, y a réclamé l’expulsion forcée des personnes migrantes en situation irrégulière, mais aussi celle de certaines personnes en situation régulière. Des participant.e.s ont effectué des saluts fascistes en scandant « Duce ». En France, 9 700 crimes et délits à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux ont été enregistrés en 2024, soit 10 % de plus qu’en 2023. Et selon la CNCDH, plus de 2 489 actes racistes, antisémites ou antireligieux ont été enregistrés en 2025, dans un contexte de polarisation des débats sur l’immigration.
Cette dynamique ne se limite pas au continent européen et se manifeste également sur la rive sud de la Méditerranée. Au Maroc, l’Association marocaine des droits humains dénonçait en janvier 2026 des campagnes racistes visant les personnes migrantes et réfugiées originaires d’Afrique subsaharienne, accompagnées de menaces, de harcèlement et d’appels à leur expulsion collective.
Ces faits témoignent d’une évolution alarmante à l’échelle européenne comme sur la rive sud de la Méditerranée. La progression et la banalisation de l’extrême droite permettent aux discours racistes, xénophobes et islamophobes de s’imposer toujours davantage dans le débat public. Des idées autrefois cantonnées aux marges, telles que la « remigration » ou la présentation des personnes migrantes comme des « envahisseurs », sont désormais relayées par des partis, des responsables politiques et des mouvements organisés. Cette offensive ne vise plus seulement les politiques migratoires, mais directement les personnes migrantes, les minorités racisées et celles et ceux qui les soutiennent.
Dans sa Recommandation générale no 35, le Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD) rappelle aux États, ainsi qu’aux responsables politiques, leur obligation de condamner les discours de haine, de combattre l’incitation à la discrimination et à la violence, de protéger les personnes visées et de garantir des recours effectifs.
EuroMed Droits appelle les autorités espagnoles et l’ensemble des gouvernements des deux rives de la Méditerranée à prendre des mesures immédiates et concrètes afin de prévenir les violences racistes et de protéger les personnes qui en sont la cible. EuroMed Droits leur demande notamment :
Aux gouvernements et aux autorités compétentes de tous les États concernés :
- Adopter des mesures spécifiques de protection pour les personnes exposées à des menaces ou à des violences racistes, sans discrimination fondée sur l’origine, la nationalité ou la religion conformément aux articles 2 et 5 de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale.
- Assurer un accueil digne ainsi qu’un accès effectif aux soins, à l’hébergement, à l’alimentation et à la procédure d’asile, en accordant une attention particulière aux mineur.e.s non accompagné.e.s, conformément aux articles 3 et 22 de la Convention relative aux droits de l’enfant.
- Condamner publiquement et sans ambiguïté les discours racistes, xénophobes et islamophobes, notamment les propos présentant les personnes migrantes comme une menace ou des « envahisseurs », conformément aux articles 2 et 4 de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale.
Aux autorités judiciaires, au ministère public et aux services de police compétents :
- Mener des enquêtes rapides, impartiales et efficaces sur les agressions, les menaces, les destructions de biens et les appels à la violence, en recherchant notamment leur éventuelle motivation raciste.
Aux plateformes numériques :
- Mettre à disposition des mécanismes simples et accessibles permettant de signaler les contenus potentiellement illicites, traiter rapidement ces signalements et notifier les décisions prises, conformément à l’article 16 du Règlement européen sur les services numériques.
