A Huelva, comme ailleurs, les droits humains n’ont pas de prix

Derrière les fruits et légumes que nous importons, y compris de pays européens, se cachent de nombreuses violations des droits humains.

EuroMed Droits a pu le constater lors d’une mission réalisée en avril dernier dans les champs de fraises de Huelva (Andalousie), en allant à la rencontre de nombreux.ses migrant.e.s saisonnier.ère.s agricoles, de syndicalistes espagnoles et marocaines, d’associations de la société civile, de politiques et journalistes. Ce recueil de paroles a donné lieu à une campagne conjointe avec le CNCD-11.11.11 (mouvement citoyen, coupole d’ONG et membre d’EuroMed Droits), sur l’urgente nécessité de faire respecter les droits humains de ces travailleur.s e.s. en Espagne mais aussi ailleurs en Europe.

Pour ce faire, des solutions existent : imposer le devoir de vigilance à toutes les entreprises et garantir les droits des personnes migrantes saisonnières.

A Huelva en Espagne, près de 100.000 personnes migrantes saisonnières se pressent chaque année pour cueillir les fruits rouges, dont des fraises, pour garnir les assiettes allemandes, françaises et belges. Sans elles, les ventes de cet « or rouge », essentiellement voué à l’exportation, ne seraient sans doute pas aussi florissantes. Et pourtant, ces femmes et ces hommes n’en voient guère les bénéfices, et paient cher leur ticket d’entrée sur le vieux continent. Venant pour la plupart d’Afrique subsaharienne, du Maghreb ou d’Amérique latine, ces travailleur.se.s peinent à voir leurs droits fondamentaux reconnus et respectés. Dans ce secteur en proie à des aléas climatiques sans cesse plus violents et aux exigences des marchés internationaux, ces personnes restent bien souvent cantonnées au seul rôle de variable d’ajustement sans aucune considération pour leurs droits.

Contraintes pour certaines de vivre dans des abris de fortune et des camps éphémères, sans accès direct à l’eau potable et souvent aux soins, ces personnes dépendent du bon vouloir des entreprises qui les engagent. Parmi elles, des centaines ont emprunté la route des Canaries, ré-ouverte en 2020 et tristement connue comme étant la plus mortifère. D’autres, a priori plus chanceuses car venues en toute légalité, ne sont pourtant guère mieux loties. A l’instar de ces femmes marocaines qui, chaque année, font la récolte dans le cadre de contrats saisonniers négociés entre l’Espagne et le Maroc, avant de rentrer au pays. Près de 12.000 sont arrivées cette année depuis le mois de janvier. Embauchées selon des critères discriminatoires (comme celui, par exemple, d’être mère afin de ne pas être tentée de rester en Espagne), elles sont généralement issues de milieux ruraux défavorisés, parfois analphabètes ou ne parlant pas l’espagnol, langue dans laquelle sont rédigés ces contrats.

Or, les conditions que l’on leur fait miroiter au Maroc n’ont ensuite souvent plus rien à voir avec celles qui figurent dans les contrats qu’elles signent une fois en Espagne. Censés appliquer le droit espagnol, en les payant 39 heures hebdomadaires, nombre d’employeurs ne les font en effet travailler que quelques heures au gré de leurs besoins et de la météo sans leur payer leur dû. De surcroît, selon les syndicalistes et fondatrices de l’association « Jornaleras de Huelva en Lucha » (Journalières de Huelva en Lutte, NdR) Ana Pinto et Najat Bassit, ces femmes doivent souvent s’acquitter de 30 à 40 euros par mois pour payer l’électricité et l’eau, des charges pourtant incluses dans leur contrat.

Des victimes retombées dans l’oubli

Ces injustices perdurent depuis de longues années bien que nombre d’ONG, de spécialistes académiques et même le Rapporteur de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits humains, Philip Aston, aient tiré la sonnette d’alarme. Pendant le pic de la pandémie, des médias se sont également attardés sur ces personnes qualifiées d’ « essentielles », mettant en avant leur précarité, souvent au prétexte que leur blocage aux frontières risquait de mettre en péril nos chaînes de production. Depuis, force est de constater qu’elles sont retombées dans l’oubli. Huelva est pourtant d’une actualité brûlante et emblématique d’un modèle à bout de souffle tant écologiquement, car trop gourmand en eau, que socialement, car basé sur la sueur d’hommes et de femmes qui ne sont ni payé.e.s ni considéré.e.s à leur juste valeur.

Quelques timides avancées

La solution commence par le droit à l’information des consommateurs et consommatrices belges. Mais leur responsabilité, surtout en période de flambée des prix, n’est pas la seule à convoquer. Les politiques et les entreprises doivent prendre leur part. A ce titre, la vigueur avec laquelle l’UE et ses institutions voteront la future directive européenne sur le devoir de vigilance constitue un test.

Cette loi devrait obliger les entreprises à identifier et à prévenir les atteintes graves envers les droits humains et environnementaux chez leurs sous-traitants et fournisseurs par l’adoption d’un plan de vigilance. Les attentes sont élevées en Belgique, où une loi de ce type est en discussion. D’autant que certains états members comme la France, la Norvège et l’Allemagne ont déjà adopté la leur et que des multinationales commencent à prendre les devants. C’est le cas de Salling Group. Cette holding propriétaire d’une chaîne danoise de supermarchés a fait savoir qu’elle souhaitait arrêter son négoce avec une société de Huelva, celle-ci ayant refusé d’être inspectée sans en être avisée.

Cette décision fera-t-elle école ? L’idée n’est pas de priver ces personnes migrantes de travail, ni de porter préjudice à une activité nécessaire. Mais bien d’instaurer des conditions de vie et de travail dignes. Au sein de ces exploitations agricoles, les recrutements sur un mode discriminatoire doivent cesser. Les contrats doivent être appliqués en toute transparence, dans le respect des lois. Ces personnes – avec ou sans papiers – doivent pouvoir se loger décemment, avoir accès à de l’eau potable et aux soins. De même que les géants de la grande distribution ne peuvent plus continuer de fermer les yeux sur les pratiques de leurs fournisseurs.

Huelva n’est pas un cas isolé

La récolte des fruits rouges à Huelva est emblématique car ce n’est pas un cas isolé. En Europe, les Etats membres comptent en leur sein de nombreuses zones de non-droit de ce type. Et, à l’heure où l’UE affiche d’importantes pénuries de main-d’œuvre, la situation pourrait empirer. Dans ce contexte, les nouvelles mesures annoncées par la Commission européenne, le 27 avril dernier, en vue d’accroître les voies légales de migration sont une occasion de prévenir ces situations de vulnérabilités systématisées. Cette piste mérite d’être explorée. A condition toutefois que cette augmentation de l’immigration légale ne soit pas un paravent à l’exploitation d’une main-d’œuvre bon marché venue de l’étranger.

Afin de garantir que les fruits que nous consommons soient cultivés et cueillis dans le respect des droits humains, la Belgique et l’Europe tout entière se doivent d’avancer à la fois vers une législation sur le devoir de vigilance vis-à-vis des entreprises et vers le renforcement de voies migratoires réellement légales et sûres pour que les personnes qui viennent travailler sur son territoire ne soient plus considérées comme une seule variable d’ajustement.